La transmission de la direction de la Caisse des dĂ©pĂŽts et consignations Ă Amadou Lamine GuissĂ© s’est prolongĂ©e sur deux jours, retardĂ©e par des corrections du procĂšs-verbal et marquĂ©e par le choix vestimentaire politique de Fadilou KeĂŻta. Un signal de distance envers le gouvernement.
La passation de service Ă la Caisse des dĂ©pĂŽts et consignations (CDC) n’aura pas Ă©tĂ© une formalitĂ© administrative ordinaire. Ce qui aurait dĂ» ĂȘtre une cĂ©rĂ©monie de quelques heures s’est transformĂ© en un marathon de deux jours, ponctuĂ©e de vĂ©rifications, de corrections et de tensions implicites â culminant avec une signature du procĂšs-verbal aprĂšs minuit.
Ce n’est pas seulement un transfert bureaucratique. C’est un moment rĂ©vĂ©lateur des rapports de force au sein du gouvernement Diomaye-Sonko.
Le début de la cérémonie : lundi 10h à 22h45, sans accord sur le procÚs-verbal
La premiÚre phase de la passation a débuté lundi vers 10 heures. Fadilou Keïta, directeur général sortant, et Amadou Lamine Guissé, son successeur désigné à titre intérimaire, se sont retrouvés pour la transmission formelle.
Mais les choses n’ont pas progressĂ© comme prĂ©vu. Selon L’Observateur, les parties n’ont pas rĂ©ussi Ă arrĂȘter une version dĂ©finitive du procĂšs-verbal â ce document que les deux responsables doivent signer ensemble pour certifier le transfert des responsabilitĂ©s et des actifs.
Pourquoi les dissensions ? Plusieurs raisons :
- Observations formulĂ©es â L’une des parties (probablement KeĂŻta) a soulevĂ© des questions sur le contenu du procĂšs-verbal
- Informations manquantes â Certaines donnĂ©es n’avaient pas Ă©tĂ© complĂ©tĂ©es ou vĂ©rifiĂ©es
- Divergences d’interprĂ©tation â Possible dĂ©saccord sur la formulation de certains passages
Le rĂ©sultat : une impasse administrative. Ă 22h45, la cĂ©rĂ©monie s’est achevĂ©e sans signature. Les deux protagonistes se sont quittĂ©s avec un procĂšs-verbal incomplet.
Le paradoxe : GuissĂ© dĂ©jĂ installĂ© malgrĂ© l’absence de signature
Ici commence le paradoxe. Bien que la transmission ne soit pas formellement achevĂ©e, Amadou Lamine GuissĂ© a dĂ©jĂ Ă©tĂ© installĂ© dans ses fonctions et a prĂȘtĂ© serment devant la Commission de surveillance de la CDC.
Cela signifie que :
- GuissĂ© a pris la tĂȘte institutionnelle de la CDC
- Il a prĂȘtĂ© serment de respecter ses responsabilitĂ©s
- Mais le transfert formalisĂ© par la signature n’a pas encore eu lieu
C’est une situation Ă©trange : on a un nouveau directeur en fonction, mais pas d’acte administratif complĂ©tant le transfert. C’est juridiquement ambigu â qui porte la responsabilitĂ© lĂ©gale en cas de problĂšme ?
Le retour de Keïta : mardi 20h pour les « derniÚres vérifications »
Mardi soir, un Ă©vĂ©nement rĂ©vĂ©lateur s’est produit. Fadilou KeĂŻta est revenu Ă la CDC vers 20 heures.
Pourquoi ? Pour les « derniĂšres vĂ©rifications ». Selon L’Observateur, KeĂŻta a examinĂ© les documents avant d’apposer sa signature. Cela suggĂšre que KeĂŻta voulait vĂ©rifier personnellement que tout Ă©tait en ordre avant de signer le procĂšs-verbal.
C’est un acte de prudence professionnelle â il ne voulait pas signer quelque chose dont il ne validait pas chaque dĂ©tail. Mais c’est aussi un acte de distance : il insiste pour vĂ©rifier les documents lui-mĂȘme, plutĂŽt que de faire confiance Ă la nouvelle direction ou au gouvernement.
La supervision des inspecteurs généraux des finances
Critiquement, ces vérifications et la signature finale se sont déroulées sous la supervision des inspecteurs généraux des finances.
Cela n’est pas anodin. Les inspecteurs gĂ©nĂ©raux des finances sont des fonctionnaires d’Ătat chargĂ©s de vĂ©rifier la rĂ©gularitĂ© des opĂ©rations financiĂšres. Leur prĂ©sence aux cĂŽtĂ©s de KeĂŻta pour l’examen final des documents signale une formalitĂ© administrative sĂ©rieuse â pas une signature de complaisance.
Elle signale aussi que des tiers neutres (les inspecteurs) ont supervisĂ© le processus, Ă©vitant que KeĂŻta ne soit seul face Ă GuissĂ© et Ă l’Ă©quipe du gouvernement.
La signature aprĂšs minuit : 0h20
Finalement, les signatures ont Ă©tĂ© recueillies aprĂšs minuit â Ă 0h20 prĂ©cisĂ©ment selon L’Observateur. Ă ce moment, la transmission a pu ĂȘtre formellement complĂ©tĂ©e.
Pourquoi cette signature tardive a-t-elle de l’importance ? Parce qu’elle symbolise l’absence de consensus fluide entre l’ancien et le nouveau leadership. Une passation sans difficultĂ©s se conclut en quelques heures, en fin d’aprĂšs-midi. Une passation qui s’Ă©tire jusqu’aprĂšs minuit signale des frictions, des doutes, des points de dĂ©saccord.
La dimension politique : la tenue vestimentaire de Fadilou KeĂŻta
L’Observateur s’attarde sur un dĂ©tail qui semblerait anodin, mais qui recĂšle une signification politique. La tenue de Fadilou KeĂŻta :
- Pantalon de treillis (couleur kaki militaire)
- Polo
- Casquette
Ce n’est pas un costume-cravate. Ce n’est pas la tenue formelle attendue d’un directeur gĂ©nĂ©ral de la CDC lors d’une cĂ©rĂ©monie officielle. C’est une tenue dĂ©contractĂ©e, quasi informelle, presque guerriĂšre.
L’Observateur interprĂšte ce choix vestimentaire au regard de ses dĂ©clarations politiques antĂ©rieures. En d’autres termes : KeĂŻta a choisi cette tenue intentionnellement, comme un signal politique.
Quel signal ? Probablement celui-ci : « Je ne suis pas en accord avec ce qui se passe. Je ne reconnais pas la lĂ©gitimitĂ© du processus auquel on m’impose de participer. Je viens ici non pas pour cĂ©lĂ©brer, mais pour une formalitĂ© administrative que je dois remplir Ă regret. »
Les dĂ©clarations politiques de Fadilou KeĂŻta : le contexte d’arriĂšre-plan
Pour comprendre la portĂ©e politique de cette tenue, il faut se souvenir que Fadilou KeĂŻta a fait des dĂ©clarations politiques claires concernant son limogeage. Selon L’Observateur, KeĂŻta avait expliquĂ© :
« Je ne fĂ©licite pas le prĂ©sident Bassirou Diomaye Faye aprĂšs son limogeage, au motif que l’accession au pouvoir rĂ©sultait, Ă mes yeux, d’une Ćuvre collective. »
Ce propos révÚle plusieurs choses :
- KeĂŻta ne reconnaĂźt pas Diomaye comme mĂ©ritant seul le crĂ©dit â Il estime que le succĂšs politique est collectif, pas personnel
- Il refuse de fĂ©liciter Diomaye â Signal clair de non-alignement politique
- Il considĂšre que son limogeage avait une justification politique â Il ne le voit pas comme une dĂ©cision professionnelle basĂ©e sur la performance
Cela Ă©tablit que KeĂŻta est en tension idĂ©ologique avec le gouvernement Diomaye-Sonko. Son refus de fĂ©liciter Diomaye, son accent sur l’Ćuvre collective plutĂŽt que le leadership personnel, suggĂšrent qu’il adhĂšre Ă une vision plus collĂ©giale du pouvoir.
Interprétation politique de la tenue : un acte de désapprobation
ArmĂ© de ce contexte, le choix vestimentaire de KeĂŻta prend sens. La tenue dĂ©contractĂ©e â treillis, polo, casquette â peut ĂȘtre lue comme :
- Un refus de sanctifier la cĂ©rĂ©monie â En s’habillant informellement, il refuse de traiter l’Ă©vĂ©nement comme un moment solennel
- Un signal de protestation silencieuse â La tenue communique sans paroles : « Je fais mes devoirs, mais je ne reconnais pas la lĂ©gitimitĂ© »
- Une prise de distance avec le gouvernement â Il ne participe pas au rituel de lĂ©gitimation du changement de direction
L’Observateur elle-mĂȘme interprĂšte la tenue dans cette optique politique, suggĂ©rant que ce n’est pas un choix neutre.
Ce que la passation rĂ©vĂšle sur l’Ă©tat du gouvernement
Au-delĂ du dĂ©tail vestimentaire, cette passation de deux jours rĂ©vĂšle plusieurs choses sur l’Ă©tat du gouvernement :
- Manque de confiance â Si tout s’Ă©tait bien passĂ©, la passation aurait Ă©tĂ© rapide. Les deux jours de vĂ©rifications suggĂšrent de la mĂ©fiance
- Tensions implicites â Les corrections du procĂšs-verbal signalent un dĂ©saccord sur les faits ou les interprĂ©tations
- Absence de consensus â Il n’y a pas d’unitĂ© apparente entre l’ancien et le nouveau leadership
De plus, le retour de KeĂŻta le mardi â pour vĂ©rifier lui-mĂȘme les documents â suggĂšre qu’il ne faisait pas entiĂšrement confiance Ă la nouvelle direction pour garantir l’intĂ©gritĂ© des opĂ©rations.
Enjeu implicite : intégrité de la CDC et responsabilité de gestion
La CDC est une institution financiĂšre stratĂ©gique. Elle gĂšre les dĂ©pĂŽts et consignations â des fonds qui appartiennent techniquement Ă des citoyens ou des entitĂ©s externes, pas Ă l’Ătat.
Si quelque chose tourne mal aprĂšs la passation, KeĂŻta veut s’assurer que :
- Il n’est pas tenu responsable de problĂšmes qui surviendraient aprĂšs son dĂ©part
- Les documents sont en ordre, les comptes sont corrects, les procédures sont respectées
Son insistance Ă vĂ©rifier lui-mĂȘme avant de signer est un acte d’auto-protection lĂ©gale. C’est aussi un acte de responsabilitĂ© professionnelle.
Dimension humaine : deux jours d’inconfort administratif
Au-delĂ de l’politique, il y a une dimension humaine. Deux hommes qui gĂšrent le transfert d’une grande institution financiĂšre, incapables de se mettre d’accord sur la version finale du procĂšs-verbal, travaillant jusqu’aprĂšs minuit.
C’est inconfortable. C’est fatigant. C’est le signe que quelque chose ne fonctionne pas correctement.
Message politique implicite aux bailleurs et au FMI
Cette passation « difficile » envoie un message implicite aux bailleurs internationaux et au FMI, qui suivent de prÚs la gouvernance des institutions sénégalaises :
« Le gouvernement Diomaye-Sonko n’a pas de consensus parfait sur ses propres changements institutionnels. Il y a des tensions internes. Les directeurs sortants ne participent pas avec enthousiasme aux transitions. »
Ce n’est pas un message rassurant pour des partenaires qui veulent voir de la stabilitĂ© institutionnelle et administrative.
