Le Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a exprimé ce jeudi une « préoccupation profonde » après l’adoption par l’Assemblée nationale sénégalaise d’une loi doublant à dix ans la peine maximale d’emprisonnement pour relations homosexuelles consenties. Il a exhorté le président de la République à ne pas promulguer ce texte, suscitant une vive réaction au sein du camp parlementaire sénégalais.
L’ONU monte au créneau contre la nouvelle législation
Dans un communiqué largement relayé, Volker Türk a qualifié d’« profondément préoccupante » l’adoption par le Parlement sénégalais du projet de loi modifiant l’article 319 du Code pénal. Ce texte, voté à une écrasante majorité mercredi, renforce le dispositif pénal applicable aux infractions contre les mœurs et durcit sensiblement les sanctions encourues.
Le chef du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) ne s’est pas limité à exprimer ses inquiétudes : il a directement interpellé le chef de l’État sénégalais, l’exhortant à ne pas promulguer la loi et appelant les autorités à abroger la législation actuellement en vigueur.
Volker Türk a également averti contre les effets collatéraux du texte, estimant qu’il pourrait engendrer des discriminations dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’emploi et du logement. Il a par ailleurs dénoncé ce qu’il perçoit comme une restriction du « travail légitime des défenseurs des droits humains, des médias et de la liberté d’expression de tous les Sénégalais ».
Le gouvernement assume : adapter le droit à l’évolution sociale
Du côté des autorités sénégalaises, la ligne est clairement assumée. Défendant le projet de loi devant les parlementaires, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Mouhamadou Bamba Cissé, a justifié la réforme par la volonté du gouvernement d’adapter le cadre juridique à l’évolution des phénomènes sociaux et de renforcer la protection des personnes vulnérables.
À l’Assemblée, un vote perçu comme un acte de résistance culturelle
Plusieurs députés ont défendu le texte avec ferveur, y voyant bien davantage qu’une simple réforme pénale. Guy Marius Sagna a qualifié ce vote de « réveil stratégique » du Sénégal et de l’Afrique face à ce qu’il désigne comme un néocolonialisme culturel.
« Nous disons non au néocolonialisme, non à l’impérialisme, qu’il soit monétaire, financier, militaire ou culturel », a-t-il lancé lors des débats, appelant à préserver la diversité culturelle africaine face aux pressions extérieures.
Dans le même registre, le député Ismaïla Wane a invoqué le principe du relativisme culturel, s’appuyant notamment sur les travaux du sociologue et anthropologue français Claude Lévi-Strauss, selon lesquels aucune culture ne peut être jugée à l’aune des critères d’une autre. Il a réaffirmé le droit de chaque nation à préserver ses propres références sociales et culturelles, estimant que les critiques formulées contre cette loi masquent en réalité une volonté de légitimer des pratiques jugées contraires aux valeurs de la société sénégalaise.
Un bras de fer entre normes universelles et souveraineté nationale
Cette controverse illustre une tension de fond qui traverse de nombreuses sociétés africaines : celle entre les normes internationales des droits humains, portées par des institutions comme l’ONU, et la revendication d’une souveraineté culturelle et législative. Le Sénégal, en adoptant ce texte à une quasi-unanimité parlementaire, s’inscrit dans une dynamique régionale où plusieurs États africains ont récemment renforcé leur arsenal juridique en la matière.
La décision du président de la République de promulguer ou non cette loi sera désormais scrutée de près, tant par la communauté internationale que par les défenseurs des droits humains sur le continent.
