Ă la Table ronde des partenaires pour l’Ă©lectrification, Cheikh Diba fait de l’apurement de la dette intĂ©rieure une condition prĂ©alable. Le gouvernement s’engage Ă mobiliser 300 milliards FCFA pour soulager la trĂ©sorerie du secteur privĂ©. Un dĂ©ficit budgĂ©taire rĂ©duit de moitiĂ© en un an (13,4% Ă 6,4%).
Le SĂ©nĂ©gal vient de lier deux enjeux majeurs â l’Ă©lectrification universelle et l’assainissement de la dette â dans une seule stratĂ©gie. En ouvrant la Table ronde des partenaires pour l’accĂšs universel Ă l’Ă©lectricitĂ©, le ministre de l’Ăconomie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a clairement posĂ© que le Plan de Traitement de la Dette devient le cadre normatif auquel tous les nouveaux engagements devront se conformer.
C’est une posture ferme : le SĂ©nĂ©gal ne veut plus de financements dĂ©sordonnĂ©s qui aggrabent la dette. Chaque dollar nouveau doit s’inscrire dans une logique d’assainissement.
Apurement de la dette intérieure : 300 milliards FCFA pour soulager les entreprises
La prioritĂ© immĂ©diate du gouvernement est claire : apurer 300 milliards de francs CFA des arrĂ©rages dus aux entreprises d’ici la fin de l’annĂ©e 2026.
Que signifie cela concrĂštement ? Le gouvernement doit de l’argent aux entreprises sĂ©nĂ©galaises pour des travaux effectuĂ©s, des fournitures livrĂ©es, ou des services rendus. Ces dettes â les arriĂ©rĂ©s â s’accumulent depuis annĂ©es, bloquant la trĂ©sorerie des opĂ©rateurs privĂ©s.
Cheikh Diba affirme que ces 300 milliards FCFA seront mobilisés pour :
- Soulager la trĂ©sorerie des entreprises â Verser l’argent que l’Ătat leur doit
- Restaurer la confiance du secteur privĂ© â Montrer que l’Ătat honore ses engagements
- RedĂ©marrer l’activitĂ© Ă©conomique â Les entreprises qui ont de l’argent en main peuvent investir, embaucher, croĂźtre
Le secteur de l’Ă©nergie est particuliĂšrement visĂ©. Cheikh Diba a indiquĂ© que les opĂ©rateurs du secteur Ă©nergĂ©tique reçoivent une « discrimination positive » dans la Loi de Finances rectificative 2025. Cela signifie qu’ils sont prioritaires pour recevoir le remboursement de leurs arriĂ©rĂ©s. Logique : vous voulez Ă©lectrifier le pays, donc assurez-vous que les entreprises d’Ă©lectricitĂ© ont les ressources financiĂšres pour investir.
Le succÚs macroéconomique : déficit réduit de moitié en un an
Ce qui sous-tend cette stratĂ©gie, c’est un succĂšs macro Ă©conomique majeur que le gouvernement met en avant. Selon Cheikh Diba :
Déficit budgétaire en 2024 : 13,4% du PIB
Déficit budgétaire en 2025 : 6,4% du PIB
Cela reprĂ©sente une rĂ©duction de plus de 7 points de PIB en un an. C’est dramatique. Pour mettre cela en perspective :
- Le déficit initial (13,4%) était insoutenable
- Le déficit actuel (6,4%) rentre dans les normes acceptables
- ThĂ©oriquement, l’Ătat dispose maintenant de plus de ressources budgĂ©taires
Comment cette amélioration a-t-elle été réalisée ? Probablement via :
- Augmentation des recettes fiscales (meilleure collecte)
- Réduction drastique des dépenses (compressions budgétaires)
- Réduction des subventions énergétiques (clients payent plus)
- Ălimination des gaspillages
Ce succÚs est crucial pour crédibiliser le gouvernement auprÚs des créanciers et des partenaires. Cela montre que les réformes fonctionnent.
L’accord FMI de 2,2 milliards de dollars : le cadre institutionnel
Ces mesures s’inscrivent dans un accord technique conclu le 1er septembre 2026 avec le Fonds monĂ©taire international. Les termes de cet accord :
- Durée : 36 mois (3 ans)
- Montant : 2,2 milliards de dollars (soit plus de 1 244 milliards de francs CFA)
- Mécanisme : Facilité élargie de crédit (FEC)
- Status : Accord technique signĂ©, mais doit encore ĂȘtre approuvĂ© par le Conseil d’administration du FMI
Cet accord repose sur trois piliers :
- Mobilisation des recettes intĂ©rieures â Augmenter les impĂŽts et taxes
- Rationalisation des dĂ©penses â RĂ©duire les gaspillages, amĂ©liorer l’efficacitĂ©
- RĂ©forme progressive des subventions Ă©nergĂ©tiques â RĂ©duire ou cibler les subventions vers les mĂ©nages vulnĂ©rables
Le FMI dit essentiellement : « Nous vous donnons 2,2 milliards de dollars, mais en Ă©change, vous devez mettre de l’ordre dans vos finances. »
L’Ă©lectrification : objectif principal des ressources budgĂ©taires libĂ©rĂ©es
Le Plan de Traitement de la Dette vise à « ramener le service de la dette à un niveau soutenable » et à dégager des marges budgétaires pour les investissements prioritaires.
Et quel est le premier investissement prioritaire ? L’Ă©lectrification.
Le SĂ©nĂ©gal a adoptĂ© une StratĂ©gie d’AchĂšvement de l’AccĂšs Universel Ă l’ĂlectricitĂ©. Les chiffres clĂ©s :
- Taux d’accĂšs actuel (2024) : 86,2% (soit un peu plus de 14 millions de SĂ©nĂ©galais sans Ă©lectricitĂ©)
- Localités restantes à électrifier : Plus de 6 400 localités, les plus isolées et les plus coûteuses à raccorder
- Besoins de financement : Environ 400 milliards de francs CFA
Cela signifie que pour aller des 86,2% actuels à 100%, le Sénégal a besoin de 400 milliards supplémentaires.
Historique des financements électricité (2018-2026)
Depuis 2018, le SĂ©nĂ©gal a signĂ© 18 conventions de financement pour plus de 670 milliards de francs CFA dans le secteur de l’Ă©lectricitĂ©. Cela a permis une amĂ©lioration substantielle, mais crĂ©e aussi un problĂšme : plus de la moitiĂ© de ces financements (>50%) provient de banques commerciales plutĂŽt que de sources concessionnelles.
Les banques commerciales prĂȘtent Ă des taux commerciaux (7-10%+ par an). Les bailleurs concessionnels prĂȘtent Ă des taux trĂšs bas (0-2%) ou font des dons. Emprunter auprĂšs de banques commerciales augmente la charge d’intĂ©rĂȘts futurs.
Le virage stratégique de Cheikh Diba : moins de banques commerciales, plus de concessionnels
C’est ici que Cheikh Diba pose une exigence politique majeure. Face aux partenaires au dĂ©veloppement, il a dit clairement :
« Je veux inverser cette tendance. »
PlutÎt que de continuer à emprunter auprÚs de banques commerciales, il appelle les bailleurs à privilégier :
- Les dons â Financement gratuit, pas de remboursement
- Les prĂȘts hautement concessionnels â Taux trĂšs bas (0-2%)
- Les financements mixtes â Combinaisons de dons et prĂȘts
C’est une invitation : bailleurs, vous qui avez de l’argent public Ă dĂ©ployer en faveur du dĂ©veloppement, privilĂ©giez le SĂ©nĂ©gal, pas les banques commerciales.
L’exigence politique : « soutenable, exĂ©cutable, cohĂ©rent »
Cheikh Diba a posĂ© une exigence sans Ă©quivoque aux partenaires : chaque engagement devra ĂȘtre :
- Soutenable â La charge de la dette qui en rĂ©sultera ne doit pas ĂȘtre Ă©crasante pour l’Ă©conomie future
- ExĂ©cutable â Le projet doit ĂȘtre rĂ©alisable techniquement et administrativement
- CohĂ©rent â Le projet doit s’inscrire dans le programme du FMI et le Plan de Traitement de la Dette
Cela signifie que les partenaires qui proposent des projets sans lien avec ces cadres verront leurs propositions rejetĂ©es. Cheikh Diba est clair : « Les arbitrages seront serrĂ©s » â les dĂ©cisions budgĂ©taires seront restrictives, ne retenant que les projets Ă forte rentabilitĂ©.
Rentabilité économique et sociale : critÚre de sélection
Sur quels critÚres les projets seront-ils sélectionnés ? Cheikh Diba énonce :
- Forte rentabilitĂ© Ă©conomique â Le projet doit gĂ©nĂ©rer des retours financiers positifs
- Forte rentabilitĂ© sociale â Le projet doit amĂ©liorer le bien-ĂȘtre collectif
- Moindre impact sur la dette â Le projet ne doit pas augmenter la charge de la dette de maniĂšre disproportionnĂ©e
Cela exclut les projets de « vanitĂ© » â les grands projets sans retours concrets. Elle privilĂ©gie les projets d’Ă©lectrification des zones rurales (retour social important), pas les mĂ©gastructures urbaines (coĂ»t-bĂ©nĂ©fice ambigu).
Tensions implicites : électrification urgente vs. contrainte budgétaire
Il y a une tension implicite dans ce discours :
D’un cĂŽtĂ©, le SĂ©nĂ©gal a besoin de 400 milliards FCFA supplĂ©mentaires pour Ă©lectrifier les 6 400 localitĂ©s restantes.
De l’autre, Cheikh Diba refuse les financements « faciles » des banques commerciales et impose des critĂšres restrictifs de rentabilitĂ©.
Comment réconcilier ces deux impératifs ?
La rĂ©ponse : l’Ă©lectrification des zones rurales isolĂ©es n’est pas rentable Ă©conomiquement â ces zones ne peuvent pas payer le prix plein du raccordement. Elles dĂ©pendent entiĂšrement de subventions.
Donc Cheikh Diba demande implicitement aux bailleurs : « Financez ce qui n’est pas rentable par des dons ou prĂȘts concessionnels. Ne forcez pas ces communautĂ©s rurales Ă emprunter auprĂšs de banques commerciales. »
C’est une posture de justice distributive : les zones rurales pauvres ne doivent pas ĂȘtre Ă©touffĂ©es par une dette commerciale pour avoir accĂšs Ă l’Ă©lectricitĂ©.
La cohérence stratégique globale
Cet article révÚle une cohérence stratégique globale du gouvernement :
- Assainissement macro â RĂ©duction dĂ©ficit budgĂ©taire
- Accord FMI â 2,2 milliards dollars + rĂ©formes
- Apurement dette intĂ©rieure â 300 milliards FCFA
- Ălectrification priorisĂ©e â Investissement majeur
- Discipline budgĂ©taire â SĂ©lection stricte des projets
- RĂ©orientation des sources de financement â Moins de banques commerciales, plus de concessionnels
C’est une machine bien huilĂ©e : plutĂŽt qu’une improvisation, le gouvernement expose un plan global cohĂ©rent.
Le message politique implicite
Le message implicite de Cheikh Diba aux citoyens et aux partenaires :
« Le Sénégal assainit ses finances. Nous réduisons la dette. Nous investissons dans ce qui compte : électrifier le pays. Nous allons le faire intelligemment, en ne gonflant pas la dette. Et nous allons le faire de maniÚre équitable, en restant fidÚles à nos partenaires et en respectant nos engagements envers le FMI. »
C’est un discours de crĂ©dibilitĂ©. C’est aussi un discours qui place le SĂ©nĂ©gal en position de force : les partenaires qui veulent soutenir l’Ă©lectrification doivent accepter les termes du SĂ©nĂ©gal, pas l’inverse.
