Dakar, 10 mars 2026. L’affaire Pape Cheikh Diallo, Djiby Dramé et leurs co-inculpés met à nu une crise silencieuse au sein du barreau sénégalais. Alors que le dossier compte près de 40 prévenus, poursuivis notamment pour actes contre-nature et transmission volontaire du VIH, seuls huit avocats — majoritairement de jeunes confrères — ont accepté de se constituer, selon une enquête des Échos. Pression sociale, convictions religieuses, crainte de stigmatisation : le portrait d’un barreau tiraillé entre éthique professionnelle et réalités sociétales.

Un dossier que le barreau fuit malgré les honoraires

Une désaffection inhabituelle

Dans un pays où les grandes affaires judiciaires font généralement l’objet d’une vive concurrence entre avocats, la scène est pour le moins inédite. Malgré des honoraires jugés attractifs, les robes noires se font rares autour de ce dossier tentaculaire. Sur près de 40 prévenus, seule une poignée d’avocats — en grande majorité de jeunes praticiens — a franchi le pas.

« Tu hésites plusieurs fois avant de te constituer »

Un avocat déjà constitué, s’exprimant sous anonymat, résume le malaise ambiant : « Je ne veux même pas que les gens sachent que je suis dans cette affaire. C’est un dossier très sensible. Tu hésites plusieurs fois avant de te constituer et tu dois même consulter tes proches avant de te lancer. »


La pression sociale : être « l’avocat des goordjiguènes »

Une étiquette redoutée

Au cœur de cette réticence se trouve une réalité culturelle profonde : au Sénégal, l’avocat est souvent assimilé à la cause qu’il défend. Certains redoutent d’être durablement étiquetés comme « l’avocat des goordjiguènes » — terme wolof désignant les homosexuels — avec les conséquences que cela implique sur leur image personnelle et celle de leur cabinet.

Cette crainte est particulièrement vive pour les avocats qui nourrissent des ambitions politiques, pour qui une telle association pourrait s’avérer rédhibitoire. Un jeune confrère l’exprime sans détour : « Il y a quelque chose d’infamant qui fait que beaucoup d’avocats ne veulent pas que leurs noms soient associés à ces faits. »


La dimension religieuse : un refus de principe

« Je ne peux pas prendre ce dossier. Jamais. »

Au-delà de la pression sociale, la dimension religieuse constitue pour certains avocats un obstacle insurmontable. L’un des conseils pressentis pour rejoindre la défense est catégorique : « Je ne peux pas prendre ce dossier. Jamais. Quand j’ai lu moi-même un passage du Coran où Dieu dit que c’est la pire des abominations, je ne peux pas accepter. »

Et d’ajouter, rejetant même l’argument financier : « Je ne veux pas que cet argent serve à ma famille. C’est de l’argent impropre à la consommation. » Une position de conviction absolue que les honoraires, aussi élevés soient-ils, ne sauraient ébranler.


Les voix du droit : « Même le plus grand criminel a droit à un avocat »

Un doyen du barreau rappelle le serment

Face à ces positions, d’autres avocats défendent avec force le principe fondamental du droit à la défense. Un doyen du barreau, fort de plus de trente ans de carrière, tranche avec une clarté désarmante : « Même le plus grand criminel a droit à un avocat. J’ai prêté serment pour défendre la veuve et l’orphelin. Si quelqu’un me constitue et me paye en conséquence, je le défends en conséquence. C’est mon métier. »

L’avocat comparé au médecin

Un autre confrère recourt à une analogie médicale pour dépasser le débat moral : « L’avocat défend un dossier, il ne défend pas un goordjiguène. C’est comme le médecin qui a un patient entre les mains : il ne peut pas refuser de le soigner à cause de son statut. »

Se constituer par principe, sans honoraires

Certains sont même allés plus loin, acceptant de se constituer sans percevoir de rémunération, par pure conviction déontologique. L’un d’eux explique : « Je me suis constitué parce que je n’ai pas aimé certaines choses qui se sont passées à la brigade ce jour-là. Mais je n’ai pas demandé d’honoraires. »


Un miroir tendu à la société sénégalaise

Cette affaire dépasse le simple cadre judiciaire. Elle révèle les tensions profondes qui traversent la société sénégalaise entre les principes universels de l’État de droit — au premier rang desquels le droit à la défense — et des convictions sociales et religieuses ancrées dans le quotidien. Une tension que le projet de loi sur les actes contre-nature, attendu à l’Assemblée nationale, ne fera que renforcer dans les prochaines semaines.

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