C’est un document historique qui vient jeter un pavé dans la mare des finances publiques sénégalaises. Fruit d’un long travail de fiabilisation et de réconciliation des données mené par l’Inspection générale des Finances, la Cour des comptes et le cabinet international Forvis Mazars, le Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024 livre une photographie sans concession de l’endettement du pays.
Finies les approximations ou les consolidations purement internes : les chiffres publiés résultent d’un rapprochement exhaustif direct avec les créanciers. Et le constat est sans appel : le Sénégal fait face à un emballement inédit de sa dette, portée à la fois par l’Administration centrale et par des géants parapublics comme Petrosen.
🚀 1. L’explosion de l’encours : Une dette multipliée par 2,3 en 5 ans
L’indicateur le plus marquant de ce rapport est la trajectoire géométrique de l’encours global de la dette du secteur public. En l’espace de 5 ans, l’endettement a bondi de 14 364 milliards de FCFA, soit une hausse vertigineuse de 128 %.
Évolution de l’encours global de la dette (en milliards de FCFA)
| Année | Montant de la dette globale |
| 2019 | 11 219 milliards FCFA |
| 2020 | 12 780 milliards FCFA |
| 2021 | 15 093 milliards FCFA |
| 2022 | 18 533 milliards FCFA |
| 2023 | 22 450 milliards FCFA |
| 2024 | 25 583 milliards FCFA |
À fin 2024, l’Administration centrale s’accapare le gros de cette ardoise avec 23 667 milliards de FCFA, tandis que le secteur parapublic (hors dette rétrocédée) pèse pour 1 917 milliards de FCFA.
Le chiffre choc du PIB : Sans intégrer le rebasage à venir de l’économie, le ratio de la dette du secteur public culmine à 128,6 % du PIB en 2024 (contre 81,8 % en 2019). Pour la seule administration centrale, il s’établit à 119 % du PIB.
🔄 2. La transformation du portefeuille : Le piège de la dette domestique et commerciale
Si la dette extérieure reste majoritaire (18 008 milliards de FCFA, soit 70 % du total), la dette domestique (levée sur le marché local et sous-régional) a progressé à une vitesse fulgurante : +250 %, passant de 2 160 milliards à 7 576 milliards de FCFA.
Ce recours massif au marché local modifie dangereusement le profil de risque du Sénégal pour deux raisons majeures :
- Un coût beaucoup plus élevé : Le taux d’intérêt effectif de la dette domestique est de 5,3 %, contre 3,4 % pour la dette extérieure.
- Un remboursement à très court terme : La maturité moyenne de la dette locale est de seulement 3,6 ans, contre 8,7 ans pour l’extérieur.
Par ailleurs, au niveau international, les prêts concessionnels traditionnels cèdent la place aux financements commerciaux (hors Eurobonds), qui ont été multipliés par 12, passant de 210 milliards en 2019 à 2 539 milliards de FCFA en 2024.
🤝 3. Qui sont les principaux créanciers du Sénégal ?
Le rapport dresse une cartographie claire des entités à qui le Sénégal doit de l’argent (en prenant en compte que certains noms représentent des banques agents) :
- Eurobonds (Marchés financiers) : 3 133 milliards FCFA
- Banque mondiale (1er créancier multilatéral) : 2 803 milliards FCFA
- Exim Bank of China : 1 380 milliards FCFA
- FMI (Fonds Monétaire International) : 905 milliards FCFA
- Banque islamique de développement (BID) : 896 milliards FCFA
- Agence française de développement (AFD) : 808 milliards FCFA
- Société Générale CIB (Crédits export) : 779 milliards FCFA
- Standard Chartered Bank (Commercial) : 579 milliards FCFA
🏢 4. Secteur parapublic : Petrosen écrase tout
La dette directe des entreprises publiques s’élève à 1 917 milliards de FCFA. Fait notable, 81 % de cette dette est concentrée entre les mains de seulement 5 entreprises de l’État.
Groupe Petrosen : 660,2 milliards FCFA
N°1 de la dette parapublique
Le géant pétrolier représente à lui seul plus du tiers (34%) de la dette parapublique, un endettement presque exclusivement contracté à l’extérieur pour les projets gaziers et pétroliers.
SOGEPA : 299 milliards FCFA
N°2
La société de gestion du patrimoine de l’État maintient une position majeure dans le portefeuille d’endettement direct.
Senelec : 227,6 milliards FCFA
N°3 (En baisse)
Bonne note pour le distributeur d’électricité dont la dette directe a reflué, passant de 284,5 milliards à 227,6 milliards de FCFA.
AIBD : 188,7 milliards FCFA
N°4 (Explosion)
Le gestionnaire de l’aéroport de Diass enregistre une hausse spectaculaire, sa dette directe ayant été multipliée par dix en un an, passant de 17,4 à 188,7 milliards de FCFA.
FERA : 170,9 milliards FCFA
N°5 (Forte hausse)
Le Fonds d’Entretien Routier Autonome voit également son encours exploser, quittant 37,2 milliards pour atteindre 170,9 milliards de FCFA en 2024.
🚨 5. Le mur du remboursement : Un pic intenable prévu en 2026
L’accumulation de ces encours engendre une hausse étouffante du service de la dette (remboursement annuel du principal + intérêts). Hors banques locales, le remboursement annuel est passé de 808 milliards en 2019 à 2 751 milliards de FCFA en 2024 !
Le pire est devant nous. Les projections budgétaires annoncent des échéances dantesques sur la période 2025-2030, avec un cumul de 26 560 milliards de FCFA à rembourser en 6 ans (21 053 milliards de principal et 5 507 milliards d’intérêts).
- 2025 : 4 462 milliards FCFA
- 2026 : Le pic absolu à 5 498 milliards FCFA !
- 2027 : 4 415 milliards FCFA
- 2028 : 4 974 milliards FCFA
- 2029 : 4 245 milliards FCFA
- 2030 : 2 966 milliards FCFA
🔮 Le mot de la rédaction SAMI24TV
Ce bulletin statistique a le mérite de la transparence et fournit une base de données brute incontestable. Cependant, comme le souligne le document lui-même, il ne s’agit pas d’une analyse de soutenabilité. Le grand défi du gouvernement actuel sera de prouver comment, face à ce mur de la dette qui culminera en 2026 à près de 5 500 milliards de FCFA, le Sénégal compte mobiliser des recettes internes (notamment grâce aux hydrocarbures) pour éviter le défaut de paiement sans asphyxier l’économie nationale.
