Dix jours. C’est le temps exceptionnellement long qui s’est écoulé depuis le remaniement institutionnel majeur marqué par le départ d’Ousmane Sonko de la Primature pour le perchoir de l’Assemblée nationale. Dix jours durant lesquels le Sénégal retient son souffle, suspendu à la publication de la composition de la nouvelle équipe gouvernementale sous la houlette du Premier ministre Al Aminou Lô. Une attente inhabituelle qui alimente toutes les spéculations. Une grande enquête du quotidien L’Observateur lève le voile sur les véritables raisons de ce blocus au sommet de l’État.
L’explication officielle : Le temps du dialogue et de la moralité
Face à l’impatience grandissante de l’opinion publique, le Palais de la République invoque des arguments institutionnels et administratifs pour justifier ce délai :
- La fin des concertations : La Présidence présente cette période comme un temps de concertation et de maturation nécessaire pour garantir un climat politique apaisé. Le chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye, aurait choisi de mener à terme des consultations engagées avec la société civile, d’anciennes autorités et les acteurs politiques avant de figer son équipe.
- Les enquêtes de moralité : Dans un régime qui a érigé l’exemplarité et la bonne gouvernance en principes cardinaux, des contraintes techniques pèsent sur le calendrier. Des vérifications administratives approfondies et des enquêtes de moralité sont menées sur chaque personnalité pressentie, ce qui ralentit le processus.
- Le facteur Tabaski : Le calendrier n’a rien arrangé. La transition est survenue à la veille de la fête de la Tabaski, une période traditionnellement marquée par un net ralentissement des activités administratives et politiques dans le pays.
Les enjeux cachés : La quête d’autonomie face au « poids » de Sonko
Derrière le paravent des procédures administratives, les analystes politiques décryptent un redoutable jeu d’échecs entre le Palais de la République et la nouvelle direction de l’Assemblée nationale.
La résistance interne de PASTEF
Pour le Dr Demba Guèye, enseignant-chercheur à l’UCAD, ce retard est exceptionnel et met en lumière les rapports de force au sein du parti majoritaire. Selon lui, le président Bassirou Diomaye Faye tente une équation complexe : bâtir une équipe capable de satisfaire la base de PASTEF tout en affirmant sa propre autonomie à la tête de l’État. Or, l’identification de certains profils ministériels en dehors de l’implication directe d’Ousmane Sonko aurait suscité de vives résistances internes, prouvant que le nouveau Président de l’Assemblée nationale garde un poids politique ultra-déterminant. Le chercheur émet aussi l’hypothèse d’un manque d’anticipation : si le remplacement à la Primature était prévu, la liste des ministres, elle, n’était pas prête.
L’inédite équation institutionnelle
Le Dr Malaw Kanté, également enseignant-chercheur à l’UCAD, rappelle que les régimes précédents ont parfois mis 10 à 15 jours pour sortir un gouvernement. Cependant, il concède que la situation actuelle est totalement inédite : le pays fait face à un ancien Premier ministre installé au perchoir avec une majorité parlementaire solide.
Dès lors, Bassirou Diomaye Faye doit réaliser un exercice d’équilibriste permanent, sous peine de bloquer les institutions :
- Si le gouvernement est trop éloigné de PASTEF : Il s’expose à des tensions immédiates avec un Parlement hostile.
- Si le gouvernement est en trop forte continuité : Cela fragiliserait la perception de l’autonomie politique du Chef de l’État.
- Les critères géopolitiques : À cela s’ajoutent les obligations de parité, d’équilibres territoriaux, de compétences techniques et de représentations religieuses.
La stratégie du calendrier médiatique
Pour le Dr Momar Thiam, spécialiste en communication politique, ce retard s’explique aussi par une gestion calculée de l’espace médiatique. Le départ de Sonko de la Primature, la démission d’El Malick Ndiaye et l’élection au perchoir ont été des événements majeurs successifs qui ont saturé l’attention du public.
Dévoiler le gouvernement au milieu de ce tourbillon aurait totalement dilué l’impact politique et le message que le pouvoir souhaite envoyer. Pour le communicant, le Président Faye navigue à vue entre les exigences de la coalition Diomaye Président, les ambitions de PASTEF, les critères de compétence et la stabilité de l’État.
Chaque nom de la future liste sera donc le reflet d’un arbitrage crucial et un indicateur direct de la trajectoire future des relations entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.
